Je n’ai pas pu résister, je suis retourné au « Leopold » et j’ai encore bien fait. Si ce restaurant ne ferme pas dans les six mois car il n’a aucune publicité, s’il réussit à tenir, je parie qu’il sera bientôt inabordable car la cuisine que prépare ce jeune chef est une merveille. Il m’a conseillé une morue à l’escabèche. Je lui ai fait confiance bien que je ne sois pas un fana de l’escabèche mais, là, pas grand chose à voir avec l’escabèche, c’était une merveille. La morue — nous aurions plutôt dit un dos de cabillaud — se délitait en feuilles parfaitement cuites, elle était servie avec encore quelques petites pousses parfumées, des feuilles d’oignon rouge confites dans le vinaigre légèrement sucré qui leur avait donné un inoubliable goût fruité, une véritable découverte, très légère acidité, très léger goût de sucre, croquant sous la dent, parfait. Le tout sur une purée très fine en goût de poireau-pomme de terre qui exhaltait celui de la morue… C’est une cuisine vraiment très inventive et, avec deux verres de vin et un café, l’addition est de vingt euros…

Pour le reste, j’ai passé ma journée à m’emplir les yeux et les oreilles de la vieille ville, essentiellement la Mouraria d’ailleurs car avec toutes escadas (mot à mot « échelles » en fait d’assez long escaliers), escadinhas (donc petits escaliers, autour de dix mètres de long), beco (ruelles ou plutôt, neuf fois sur dix, impasses, en tous cas inaccessible aux voitures), travessa (mot à mot « poutre » qui sont des voies, avec ou sans escaliers, certaines comme de vrais toboggans — descente – montée — entre deux rues « rua » principales.

Pas « d’avenida » dans la Mouraria, avec tout cela, on croit avoir tout parcouru, et bien non, le labyrinthe ouvre toujours sur d’autres circuits, d’autres points de vue, d’autres « praça » (place) plus ou moins bien entretenues, plus ou moins vivantes, habitées ou non par de petits cafés. J’ai ainsi bien aimé la petite « praça de achada » qui mérite bien son nom (« achada » signifie « trouvée ») tant elle est cachée au sein d’un labyrinthe d’escaliers avec son petit centre culturel-bibliothèque et, l’été, son cinéma en plein air.

C’est avec mes pieds que je fais ainsi mon deuil de Lisbonne, cette ville m’aura empli de joie, de nostalgie et m’aura aussi fait les cuisses et les mollets.

Pour le reste, malgrè l’amour que j’éprouve pour elle, il faut s’en méfier. J’avais laissé dans mon appartement, sur une étagère sous une des très petites fenêtres munies de barreaux qui donnent en hauteur sur la rue, le téléphone dont je ne me sers pas et une paire de lunettes de piscine. Pour voir à l’intérieur, il faut monter sur une marche haute car c’était, apparemment, un ancien atelier ou magasin. Volés. Disparus. Envolés.

Quand je vois le comportement de certains touristes qui vous photographient sous le nez, ce qui m’est arrivé chaque fois que je faisais cirer mes chaussures, qui n’hésitent pas, lorsque la fenêtre est ouverte à s’arrêter et prendre une photo de l’intérieur, ce vol ne devrait pas me surprendre. Il m’attriste quand même car il écorne ma vision idéalisée de cette ville. Il est vrai que je ne suis jamais assez méfiant. C’est ainsi, j’assume. Un souvenir de plus.

Le temps est encore breton : adieu Lisbonne.