Ce matin, Lisbonne a conservé son manteau breton, il a plu toute la nuit et il pleut à verse quand je vais à la piscine vers neuf heures trente, sous le vent très frais il faut manier le parapluie comme une voile, pull-over et blouson, les pavés sont glissants et le Tage fait un vaste nuage gris au-dessus des maisons. Même s’il est toujours moins facile d’aller nager quand il pleut, j’ai depuis longtemps décidé de ne pas m’arrêter à ça car sinon je ne nagerais plus. Vers onze heures, quand je sors de la piscine, des traînées bleues percent la surface des nuages faisant du ciel un immense azulejo. Je jette ma carte de piscine : c’est la période des petits deuils, des dernières fois qui me rendent assez nostalgiques mais la météo convient bien à cette saudade : je fais chaque jour mes adieux à des lieux, des événements, des personnes qui n’en sauront jamais rien car j’ai arrêté ma décision : je ne reviendrai plus à Lisbonne. Revenir en touriste ne pourrait me satisfaire car je connais maintenant trop cette ville et la quantité de petits rituels que je me suis installés peu à peu font que, si j’en faisais un domicile permanent, j’aurais les mêmes problèmes qu’à Paris ou Fontainebleau : il faudrait que j’en parte régulièrement. Comme mes attaches sentimentales sont plutôt en région parisienne, autant le faire de là. Je ne sais pas encore où j’irai l’an prochain, j’hésite entre Séville, Athènes ou Budapest. Je verrai suivant ce qui se présentera. En tous cas cette expérience m’a permis de voir plus clair en moi. Un mois et demi, c’est parfait pour lentement apprivoisier le dépaysement et se forcer à sortir de soi-même ; davantage installe à nouveau des routine et c’est vraiment pour moi commencer à s’installer car je ne me sens plus étranger — ou si peu — en ce lieu.

J’achète mon journal, je vais le lire à mon troquet dont le patron s’enhardit maintenant à me dire quelques mots et même à me taper sur l’épaule quand je plaisante sur le fait qu’il n’a plus d’eau à son robinet alors qu’il pleut. La lutte du bleu et des nuages se poursuit. Comme chaque jour, de plus en plus d’éclaircies mais il fait toujours frais et la victoire est loin d’être acquise et je rentre manger « chez moi » ou Sao a fait le ménage.

Ensuite je vais vaguement rôder vers l'immense Praça do Comercio qui est entièrement envahie de stands pour la Champions League. Comme je ne sais pas ce que c’est, je me renseigne. Le football ici est une religion. Samedi, heureusement le jour de mon départ, au stade Benfica de Lisbonne aura lieu la finale de cette coupe qui se dispute entre les plus grands clubs d’Europe et qui opposera le Real à l’Atletico tous deux de Madrid, d’où, transmission en direct sur écrans géants pour ceux qui ne peuvent se payer de billets, mini-stade pour je ne sais quoi, stands de marques automobiles, friteries, sandwiches, etc. Panem et circenses, car c’est ainsi qu’on satisfait les peuples.

Normalement, d’après la météo, le beau temps devrait revenir ce jour-là comme si Lisbonne me signifiait qu’il était temps que je m’en aille.