Piscine comme tous les mercredis et dimanche. Depuis que le temps chaud s’est installé, je n’y suis plus seul, quelques barboteuses et quelques nageurs. Puis journal, lecture à mon café habituel de la place Figuieras. Puis, dans mon appartement, une excellente tomate mozarella car depuis que j’ai enfin trouvé un plant de manjericao (basilic), avec la chaleur qu’il fait maintenant dès dix heures, les salades sont un vrai plaisir. Trop tard pour Antenne 2 en streaming, alors je mange en regardant un film ordinaire qui n’est pas trop nul mais dont, quelques heures après, j’ai déjà oublié le titre et le nom des acteurs.

Plus que cinq jours. Je ne me perds plus dans Lisbonne. Où que j’aille je trouve toujours un endroit où je suis passé et il y a bien longtemps que je ne me sers plus de carte. Je suis complètement divisé : mes sens me disent que je devrais revenir à Lisbonne où je me sens bien ; ma raison me dit que je suis en train de tomber dans les mêmes routines qu’à Paris ou Fontainebleau. C’est vrai. Je ne sais trop que faire ; j’ai encore quelques jours pour prendre une vraie décision… Mais le temps me fuit à toute allure.

L’après-midi, comme je n’ai rien de spécial à faire, je cultive mon farniente. Je descends vers le Tage, puis vers la gare Cais do Sodré (celle qui mène à Caiscais) sans intention précise et tombe sur une petite place tranquille, la Praça Sao Paolo, pas loin du marché de Ribeira, mais en retrait. Comme d’abitude un bassin, au milieu une statue — je n’ai pas cherché à savoir qui ou quoi c’était — et deux buvettes. Je choisis celle à l’ombre, m’installe, commande un café. Chants d’oiseaux, des moineaux sans doute, pigeons, jeux et voix d’enfants, passages de belles jeunes portugaises en shorts ultracourts, de loin en loin les puissantes vrilles des sirènes d’ambulance qui passent près du Tage d’où vient un vent léger qui met le corps l’aise. Béatitude. Du moins c’est ainsi que je ressens la notion du paradis quand les pensées s’abîment dans une unification multipliée de tous les sens. N’être que nostalgie et jouissance douce. Verlaine. Bonheur. Miracle de cette ville : le bonheur. Les gens sont heureux, rient, sourient, comme cette élégante dame anglaise, jupe noire, corsage écarlate, une grosse perle à chaque oreille avec qui nous échangeons un bref sourire de protestation complice quand le patron du bar vient chasser un mendiant qui avait l’audace de s’approcher de sa terrasse. Rien d’autre à faire que d’être là sous l’équanimité d’un ciel d’un bleu trop parfait. Il y a, bien sûr, de loin en loin un avion qui passe très bas sur la ville et dont le bruit fatigue l’oreille mais je crois qu’aujourd’hui rien ne saurait me faire perdre mon équilibre. Je reste là un long moment puis, quand la chaleur commence à devenir raisonnable, que les longues côtes ne font plus transpirer, je rentre par des rues que je ne connais pas encore mais où il n’y a rien d’autre à voir que l’attente d’une possible surprise.

Fenêtre ouverte, j’entends, à la musique qui me parvient, que sur la place Figueiras il y a encore un événement quelconque, une chanteuse, des airs qu’on dirait folkloriques. Je n’irai pas voir. Je déguste ma journée.