Farniente parfait. Je devrais marquer cette journée d’une page blanche mais la vie veut que quand il ne se passe rien, il se passe toujours quelque chose.

Le matin, je suis allé lire mon journal à mon café habituel où je suis accueilli avec de grands sourires puis, petites courses : melon-jambon, poulet-pâtes, saucisses-poëlée de poivrons et tomates, mozarella-tomates… de quoi manger deux jours pour à peine vingt euros…

Ensuite, l’après-midi, je me suis installé à l’ombre — il fait aujourd’hui plus de trente degrés — à une des très nombreuses terrasses de la rue Augusta, rue centrale de la Baixa où défilent tous les touristes venant à Lisbonne et allant du Rossio à la Place du Commerce qui donne sur le Tage. Je ne lis pas, je me laisse porter par l’espèce de fond de langues — comme on parle de fond de sauce — on entend des bribes d’italien, français, allemand, anglais, espagnol, japonais, etc. tout cela se mêlant pour former comme un fond sonore indifférencié et pourtant profondément humain. Je ne regarde rien, me laisse flotter, un peu absent au monde, je laisse venir à moi les multiples spectacles qui s’intallent ou passent, suivant les heures, créant — ou non — des attroupements comme autour de la « valeur sûre » qu’est cet homme entièrement recouvert d’un maquillage or capable de tenir en sustentation, les pieds ne touchant pas le sol, appuyé sur une simple canne. On a beau se dire qu’il y a un truc, un corset certainement, sa posture n’en est pas moins intriguante et lui vaut un nombre non-négligeable de pièces. Ce genre de « performance » que l’on voit aussi à Paris, semble être ici une spécialité, comme s’il y avait une école. Dans la même rue il y a, l’homme de bronze tenant un bouquet d’œillets rouges et qui ne bouge, imperceptiblement, que lorsqu’on le photographie et lui donne une pièce ; le faux Mozart de marbre qui diffuse sa petite musique de nuit, ou autre ; le stylite, un jeune individu, tout maquillé de blanc, qui semble de plâtre et tient, des heures durant, accroupi sur une assez haute colonne ; le couple de « statues » de bronze, hommage au fado, qui diffuse évidemment des chansons populaires et que les touristes photographient volontiers en se plaçant entre eux. Mais il n’y a pas que ça : le couple de jeunes hommes aux masques blancs sur lesquels coule une larme : violoncelliste (très moyen) et violoniste (assez bien) qui, pour l’essentiel joue, pendant de longues heures le boléro de Ravel ; la femme artiste peignant, filmée par deux caméros, le torse nu d'un jeune homme très musclé; ou encore cette vieille dame aveugle, assise sur un tabouret, chantant tristement des fados tristes ; comme cet homme d’âge mûr, soixante ans peut-être, et ses quatre petits chiens qui attirent la plupart des vieilles touristes femmes ne résistant pas au plaisir de caresser les petites bêtes — qui ont l’habitude—, chantant lui aussi un fado, toujours le même où revient obstinément « mãe mãe », « maman maman ». D’autres mendiants encore, chacun avec sa spécialité — mais dans l’ensemble j’en ai moins vu qu’à Paris ; des jongleurs avec des instruments divers, des rapeurs, des artisans en bulles gigantesques apprenant aux enfants comment les faire eux-mêmes ; des scouts, filles et garçons en grand uniforme ; des étudiants chantant pour récolter de l’argent pour leur fête traditionnelle de fin d’année au cours de laquelle ils brûlent — en se saoûlant — les rubans multicolores qui ornet leurs vêtements…Mais pas de cracheurs de feu. Il fait sûrement trop chaud, pas de cracheurs de feu.