Après presque un mois et demi à rôder plus ou moins au hasard de ses rues, Lisbonne ne cesse de me surprendre. Ce qui est peut-être le plus étonnant maintenant que j’ai un peu de recul, c’est que c’est, à la fois, une ville très moderne et une ville très archaïque et je n’ai jamais vu ce mélange avec une telle densité dans aucune grande ville d’Europe. Très moderne parce qu’il y a des quartiers qui ressemblent aux plus commerçants des autres villes d’Europe avec des grandes avenues et des buildings verre et métal, très moderne aussi parce que le circuit touristique, celui que tous les groupes empruntent et que privilégient les tours opérateurs — quelle expression désagréable — devient de plus en plus une reconstitution à la Walt Disney : les touristes veulent de l’ancien à condition que soit gommé le passage du temps, que les châteaux du XIII ème siècle semblent toujours neufs, que l’on puisse s’y promener sans risques et que les déchets que les humains produisent ne soient pas visibles. Très archaïque aussi, parce que faire du Walt Disney partout est impossible, la tâche et le coût seraient gigantesques, il y a des centaines de kilomètres de rues pavées or, pour refaire 20 mètres de pavage près de chez moi, quatre ouvriers ont mis quinze jours… Il y a aussi des centaines d’immeubles qui sont patrimoine communal ou d’état dans un état très dégradé. Et donc, dès qu’on sort un tant soit peu des circuits « balisés », on tombe — où que ce soit — sur des immeubles et même des quartiers en ruine, plus ou moins habités, plus ou moins propres. C’est ce mélange qui me séduit : d’un côté la vie contemporaine, lèche vitrine, pressée, orientée vers l’argent ; de l’autre des magasins archaîques, des ménagères sortant leurs chaises dans les rues, des petits parcs où les hommes font la sieste ou jouent aux cartes et l’odeur des sardines grillées.

Aujourd’hui, c’était carnaval. Je sais, la date est passée mais il y avait un marché « gastronomique » de la péninsule ibérique et, à l’occasion, un carnaval organisé de diverses villes ou villages de toute la péninsule. Carnaval joyeux, bon enfant avec de très nombreuses troupes et groupes de tambours. Je n’aime pas spécialement les carnavals et je n’y suis pas resté longtemps mais, sous un soleil de plomb, les couleurs des costumes ne manquaient pas de charme.

À propos d’archaïsmes, j’avais dit que j’irais à la procession de Nostra Senhora da Saude : j’ai rajeuni de soixante ans. Cette procession ressemblait exactement à celles de ma très catholique petite ville d’enfance en moins somptueux cependant : bannière en tête, candélabres et croix en argent, diacres aux couleurs de la vierge, enfants de chœur, vierge portée sur les épaules de fidèles, processionnaires portant des bougies et chantant, odeur d’encens, odeur de bougies, linges pendus à certaines fenêtres — chez moi les plus beaux draps de lits, ici des dessus de lit — fidèles aux fenêtres ayant sorti des cierges, station et prêche aux trois stations que sont les trois églises ouvertes de la Mouraria, pétales de fleurs jetées sur la Vierge. Seules différences : moins de richesse étalée, moins de fidèles, le prêtre sur une voiture militaire avec un haut-parleur, prêches pré-enregistrés, Vierge illuminée par des leds… Leur parcours trouvait son point d’orgue à cinquante mètres de mon appartement, à Sao Cristobau. Je les ai laissé regagner Nostra Senhora da Saude sans moi…