Ce matin quelques allusions de blanc aquarellées sur le bleu impérieux du ciel m’ont fait croire un moment qu’il allait faire plus frais. Erreiur d’appréciation, car le soleil a bien vite imposé à nouveau sa loi. Heureusement qu’un léger vent transfufe du Tage jouait par moment le rôle d’éventail. De toutes façons, il fallait que je parte, le chantier s’est rapproché de moi et n’est plus qu’à dix mètres : rouleau compresseur, marteau piqueur, cris des ouvriers… impossible de rester sur place. Donc fuite. Lecture habituelle du Monde dans ma gargotte habituelle où j’ai même, près de la fenêtre, une place que le garçon me réserve. Étrange comme des habitudes se prennent vite. Il ne faut pas rester trop longtemps sur place si l’on veut qu’il n’en soit pas ainsi. Puis flânerie nonchalante et curieuse dans les rues de la ville, au hasard de quelque détail, de quelque scène qui m’attire l’œil. J’ai ainsi « découvert » à Martim Moniz un Centre Comercial où se vendent en gros, sur cinq étages, à peu près tous les vêtements que fabriquent les pays du monde où le travail est le moins coûteux : lots de dix chemises pour dix euros, lunettes de soleil à un euro, depuis la « mode italienne » jusqu’à des sacs à main copies de grandes marques, flots de bimbeloteries et de camelotes.

De même, dans un tout autre registre, au pied de la Mouraria, le quartier le plus pauvre de Lisbonne, j’ai été attirée par une église qui diffusait, sur la rue, du fado. Il est vrai que la Moraria est, paraît-il, le lieu de naisssance de ce genre musical. Une toute petite église que je n’avais jamais vu ouverte, Nostra Senhora da Saude (Notre Dame de la Santé), dont les murs intérieurs sont recouverts de beaux azulejos et surtout qui contient de magnifiques candélabres argentés de procession ainsi qu’une statue de la vierge vêtue de vêtements brodés d’or sur un brancard. Apparemment les 10 et 11 mai sont les journées de fête de cette église et ils annoncent des processions. J’irai certainement voir.

Comme je devais prendre des billets de train pour Coimbra où je dois faire une conférence, direction la très belle gare d’Oriente à l’entrée du parc des nations. J’y suis déjà allé à pied, en vélo, en bus… Le mieux c’est en métro. Je conseille d’ailleurs de prendre le métro à Lisbonne, les stations sont spacieuses, aérées, chacune est décorée de motifs de mosaïques originaux. Celle de Martim Moniz, par exemple est ornée de quantités de guerriers stylisés, hommage à tous ceux qui sont venus libérer le Portugal des arabes ; dans celle d’Oriente, il y a, quand on vient d’Almeda, en sortant, sur la droite, une grande mosaïque dans le style figuration libre revisitée que j’adore.

Ensuite, nouvel entraînement au vrai farniente sur les bords du tage, laissant à l’ombre mes pensées dériver dans le vide au gré des flots boueux du fleuve. Un exercice, non de méditation, mais de vide qui m’a rasséréné après avoir eu, en face de moi, dans le métro, un homme à peu près de mon âge, qui aurait pu être moi tant il me paraissait ressemblant mais d’une tristesse infinie. Une étrange vision, comme une séquence de film. Tout le long du trajet je me suis demandé s’il allait pleurer, ce qui m’a mis très mal à l’aise.

Au retour, une très bonne surprise, le chantier est presque terminé. Encore un jour ou deux, peut-être. Je pourrais encore aller ne rien faire dans un parc quelconque.