En dehors des grands faits relativement rares, la vie est faite d’une multitude de petits événements qui en font tout le sel et notamment quand on vit à l’étranger parce que, dans un contexte décalé, il y a comme un effet de loupe, ce qui paraît anodin, qu’on ne voit même plus chez soi, devient dans un contexte nouveau, plein d’enseignements donc d’intérêt.

Aujour’hui il a plu, assez fort même dans la matinée mais les lisboètes n’ont pas pour autant sorti les parapluies car ils savent que ces averses, parfois violentes ne durent jamais. ils s’abritent sous un porche et attendent. Le ciel est en pleine bataille, nuages et soleil alternent apparitions ou couvertures. Il fait plutôt frais. Le soleil va triompher, chacun en est convaincu et il triomphe en effet, plus tard que d’habitude, vers 3–4 heures. La chaleur revient. Les cloches des églises sonnent imperturbablement tous les quart d’heures ce qui donne à la ville, déjà si paisible, un côté champêtre: 1 coup, 3 coups, 1 coup, autant de coups que l’heure, comme ce carillon de mon enfance qui rassurait mes nuits.

Lara et Lionel sont arrivés hier et veulent emprunter l’électrico 28, celui qui est indiqué par tous les guides. Je vais avec eux bien que je sache que nous aurions faits tout le parcours à pied en une heure et quart, et demie maximum. Et là, en plein Alfama, alors que malgrè ce que disent tous les guides j’étais sceptique et même ironique, j’assiste en direct, au premier plan au vol d’un touriste français : je vois un roumain, protégé par un autre vider un portefeuille, le jeter et les deux sortir aussitôt du tram pour disparaître dans une petite rue. Pas le temps de réagir, tout s’est passé très vite. Le touriste était quand même content de constater que ni ses papiers ni sa carte bancaire n’avaient disparu. Il en sera pour 50 à 60 euros, je n’ai pas eu le temps de compter. Une goutte dans ses frais de voyage mais une vexation d'autant que sa femme en rajoute : "pourtant tu le savais, le guide disait de se méfier". Scène courante de vie commune.

Ensuite je vais manger au Solar da Figuieras, un petit café où je prends mes habitudes et où on commence à prendre mon portugais au sérieux et à me sourire chaque jour un peu plus, me considérant sans doute, déjà, comme un habitué. D’ailleurs les garçons de café ne me répondent plus en français. L’un d’eux m’a même dit que mon portugais était « très fluide ». En effet je ne mange pas comme eux les mots par les deux bouts. Prato do dia, carapau. J'en ai un peu assez des "carapau" (merlans), je prends un "sandes" (un sandwich sachant pourtant qu'ils ne sont pas très bon car ce n'est pas de la baguette).

Enfin, après un passage au Gulbenkian, un très beau musée, mais je suis un peu blasé des musées, où j’ai rendez-vous avec Rui Torres un universitaire venu tout exprès de Porto, conférence-débat à l’Université de Lisbonne, avec une belge vivant au Portugal et qui traduit mon français. Retour à la routine, je rentre dans ma vieille peau d’universitaire comme dans un de ses jeans fatigués qui donnent l’impression de ne porter aucun vêtement.

Retour « chez moi », il est vingt-deux heures, une manifestation politique part de la place Figuieras vers la Baixa, en chantant des slogans révolutionnaires sur l’air de la Cucaracha. Demain c’est la fête de leur révolution des œillets, « cravos », mot avec lequel joue un de leurs poètes visuels : scravos – cravos – scravos (scracos signifie esclaves).

« La vie est là, simple et tranquille »…