Une bonne heure de nage pour reposer mes jambes de la fatigue d’hier mais, en fait, les escaliers et pentes de Lisbonne étaient déjà un excellent entraînement. À l’occasion j’ai appris par l’employé de la piscine que j’étais « reformado », c’est-à-dire retraité, ce qui m’a fait passer l’entrée de 2,30 € à 0,90 €. Ici, pour les senhors ou retraités, tout ce qui est public est en effet moins cher et je rentre dans tous les musées pour 2 à 3 €. Ce n’est pas terrible, mais sympathique, on ne sent pas coupable d’être vieux. Ceci dit le terme "réformé" me semble un peu dur…

Par ailleurs, j’ai eu une illumination — non rien à voir avec l’atmosphère naïvement mystique dans laquelle me plongent mes carolingiens — non, une de ces illuminations qui font rire tout le monde quand je les énonce parce que, neuf fois sur dix on me dit que c’était évident. Mais l’évidence est souvent la chose la moins facile à partager. Quoi qu’il en soit j’ai compris avec une clarté absolue pourquoi je me plais bien ici et comment j’allais désormais mener les années qui me restent à vivre, si toutefois j’en ai la forme physique. J’ai compris que ce dont j’avais un besoin impérieux c’était de me mettre en situation d’inconnu, de ne pas rester dans la routine qui s’impose à moi que ce soit à Paris ou à Fontainebleau ; être déstabilisé dans toutes mes actions quotidiennes et mon absurde insistance à vouloir parler portugais en fait partie. Rien de plus rassurant en effet qu’une langue qu’on maîtrise. Je n’ai plus rien à apprendre en français, peu en anglais où, dans la vie quotidienne je n’ai pas de probème, en italien non plus, un peu plus peut-être en espagnol… Mais il reste beaucoup de langues qui me sont vierges. Vivre à Lisbonne c’est avoir à refonder tous mes comportements quotidiens, découvrir à chaque pas des lieux bien sûr, mais beaucoup plus importants des situations qui m’obligent à m’adapter, ne pas cesser d’apprendre. Je crois que le secret de la vieillesse supportable est là : se mettre en situation permanente d’apprentissage du vécu concret, non du vécu intellectuel car cela fait partie de ma routine de vie depuis au moin 60 ans, mais du vécu quotidien, des multiples petites choses et comportements qui font la vie. En France je n’ai plus rien à découvrir de ce type. J’aime bien parcourir de nouvelles villes, mais le plaisir en est très vite épuisé car il reste touristique et la rupture trop élémentaire. Or plus rien ne m’y retient. Ma famille bien sûr que j’adore mais, dans notre culture, les vieux deviennent vite une gêne et ils ne sont acceptables que s’ils sont discrets. Mes amis aussi mais l’amitié n’a ni frontière ni temporalité et on peut se voir ici ou là et n’importe quand. Je sais que si je reste au Portugal, à un moment ou l’autre, j’éprouverai le même sentiment de routine. La seule solution est donc de changer, sans arrêt.

Il me faut donc déjà penser au prochain lieu où j’aimerais m’installer tout aussi provisoirement. Dès que je sentirai que Lisbonne ne m’apporte plus rien, je vais m’en occuper.