Tous les mardis, au campo Santa Clara, plus exactement tout autour du Panthéon dont j’ai parlé, et donc juste devant ma piscine, se tient la Feira de ladra (amusant parce que dans ma vie algérienne, c’était à Oran, la même formule qui était employée, "le marché aux voleurs") c’est-à-dire en fait le marché aux puces autour d’une petite halle réservée à de petits magasins d’antiquaires et deux restaurants dont un, celui où j’ai mangé pour sept euros, très populaire et où se retrouvent la plupart des marchands (la soupe de légume y coûte un euro trente).

Comme ce marché est indiqué sur plusieurs guides, il y a foule de touristes de toutes origines. À l’écoute, une grande majorité d’espagnols, puis des allemands, des français et d’autres nationalités diverses. Mais comme c’est un grand marché, il y a aussi beacoup de portugais ce qui fait qu’on n’a pas du tout l’impression d’un lieu réservé aux touristes. J’y ai même vu deux femmes voilées, ce qui est étonnant car si j’en ai vu cinq à Lisbonne en quinze jours, c’est bien le maximum. D’ailleurs, ce qui s’y vend, n'est pas vraiment destiné aux étrangers, ça va des magnifiques objets religieux en bois doré (authentiques ou pas, je ne saurais le dire) aux vêtements usagés, en passant par des timbres, des petits jouets en plastique, des masses de peluches, des chaussettes et des slips (on dit maintenant des « boxers », ça fait plus noble) à des prix défiant toute concurrence. Quelque chose entre les trottoirs de Belleville et le marché aux puces de Saint Ouen ; entre le vide grenier de province et les antiquaires de Saint-Germain. L’ambiance, comme partout à Lisbonne qui est vraiment une ville à vivre, est souriante, bon enfant, il y a un groupe de jeunes jouant et chantant, assez bien, des chansons cubaines, des familles qui se promènent, des enfants qui se font offrir de vieux jouets en plastique ou des voitures miniatures. Ça marchande dans tous les coins, mais pas trop, on n’est pas en Afrique du Nord, les gens sont souriants, il fait beau, le jardin du campo Santa Clara est interdit aux marchands, ce qui est reposant, et comme tant d’autres il offre un panorama sur le Tage où l’on oublie la laideur relative du panthéon cerné par des objets au rebut. Ce qui frappe d’ailleurs ici, ce sont les contradictions de notre société de consommation où les objets sont destinés à périr mais, en fait, ne périssent pas car ils sont récupérés dans des lieux comme celui-ci et réinvestis d’une valeur nouvelle, celle de « la collection ». J’ai par exemple fait plaisir à une dame portugaise en lui donnant, au café, mon sachet de sucre en poudre. Dans un grand sourire, elle m’a dit qu’elle les collectionnait et que, celui-là, était particulièrement beau. Pourtant… C’est ce qui se passe à ces marchés aux vieilleries où on voit des gens passer des heures, comme cette autre dame que je me suis amusé à observer un moment, d’un stand à l’autre pour trouver, dans son cas, des bouteilles de verre dont je ne voyais pas très bien les qualités sinon qu’elles étaient plus empoussiérées les unes que les autres. Mystère des esthétiques. En tous cas, beaucoup de stands font penser à quelques accumulations d’Arman. Donc…