Cette ville est à ma mesure : elle est étendue, mais pas trop ; elle est difficile, mais pas trop. Je peux donc y marcher des heures et j’éprouve dans ces longues marches où je ne m’impose d’autre rythme que celui de mon bien-être physiques, des joies inépuisables. D’abord parce que, j’ai toujours aimé pratiquer la marche que ce soit en montagne, en forêt ou le long des côtes bretonnes, j’aime cet effort qu’elle demande, très différent de la course qui force la respiration, les muscles et met à mal mon dos, un effort mesuré sur la distance, l’impression qu’il n’y a aucune raison de s’arrêter et je comprends mieux ces carolingiens — sur lesquels par ailleurs je travaille (en ce moment le « pseudo Frédégaire », les curieux trouveront sur Internet — capables de parcourir à pied plus de cinquante kilomètres par jour, ce qui permettait de descendre du Nord au Sud de l’actuelle France en une vingtaine de journées. Plus je marche, plus je suis persuadé que notre corps est fait pour la marche. Il suffit d’avoir de bonnes chaussures, un petit sac à dos pour se vêtir ou se dévêtir en fonction des changements de température car en ce Lisbonne Atlantique, dès que tombe une chape humide, il fait tout de suite frais. Pour le reste, pas besoin de se charger davantage car il y a partout des petits bars, des petits restaurants qui permettent de ne rien décider à l’avance d’autant que les coûts sont, pour les français, assez faibles. Un café coûte entre cinquante centimes et un euro (le plus cher que j’ai bu à la terrasse ensoleillée de la très touristique place du Rossio était à deux euros mais, de l’autre côté de la place, à une autre terrasse beaucoup plus petite, soixante dix centimes), on mange correctement, pas toujours bien mais pas moins que dans les bistrots français, pour neuf ou dix euros, quinze si on prend du vin et un café.

Donc je marche et, marchant, je regarde m’amusant de quelques petits spectacles de rue comme celui que j’évoquais hier de la circulation bloquée et attendant patiemment que la voiture mal garée s’en aille, ou les créneaux faits par les voitures dans des rues à très forte pente. Je pense que la plupart d’entre nous emboutiraient les voitures proches, les lisboètes sont des spécialistes du démarrage en forte côte. Ou encore le conducteur d’électrico devant descendre de son tram pour retirer le chiffon qui s’est mis sur le fil électrique de conduite et a arrêté, brutalement, son véhicule. Ou encore les cyclistes qui empruntent les nombreux ascenseurs. Il est vrai que les côtes, quand elles ne sont pas de longs escaliers, sont redoutables et que je n’en ai vu aucun monter sur son vélo. Je me demande si je le ferais. Une fois ou deux peut-être, par défi, mais… d’autant que toutes ces rues en pente sont pavées des fameux petits pavés lisboètes, très irréguliers, qui se disjoignent souvent, formant vite des trous et qui, même à la marche sont difficiles. Je n’imagine pas beaucoup ici de talons hauts. Il faudra que je regarde.

Ce qui m’amuse aussi c’est que l’on me parle de plus en plus portugais — ai-je moins l’allure touriste — car les portugais ont l’échange facile, les femmes entre deux âges surtout, et que, la plupart du temps je ne comprends rien à ce qu’on me dit. Trois mots, un geste, des banalités, suffisent pour faire semblant. Je ne sais pas s’ils sont dupes.