Hier, je voulais aller m'approvisionner sur un marché portugais, je vais donc à celui qui est présenté comme le plus ancien, le mercado de Ribeira, une architecture métallique assez classique sans intérêt majeur car on en trouve un peu partout de semblables en France. J’y achète des pommes de terre et de la morue à dessaler pour préparer, à ma façon, une « bacalhau com batatas ». Ceci dit, rien de spécial et en vingt minutes j’ai fait le tour. Je sors donc du marché et… me trouve juste en face de la gare qui par Belem et l’Estoril mène à Caiscais dont on m’avait dit que c’était un petit port charmant. Le temps est exécrable, un brouillard assez épais, il me semble que c’est le temps idéal car il n’y aura sûrement pas beaucoup de touristes. Comme depuis que je suis ici j'ai la grande liberté de fonctionner à l’impulsion irraisonnée. J’y vais : 40 minutes de train, 2 € 40. Il n’y a pas à hésiter.

Dans le train qui suit un trajet improbable entre aperçus sur le Tage, traversée de banlieux, sites de dépotoir, je déguste lentement le plaisir que j’ai, depuis la mort de Claudette, à me trouver en marge du monde comme si je vivais dans un territoire de zombies car je suis environné de conversations chuintantes dont je ne parviens à saisir, de ci de là, que quelques mots ou du moins que je crois être tels, que je ne peux évidemment pas insérer dans un contexte quelconque. Se forme ainsi un brouillard de langue qui me tient agréablement à distance sans m’exclure complètement. Je suis au milieu des gens, face à ce jeune banlieusard à la coupe semi punk qui n’arrête pas de sucer le piercing qui traverse sa lèvre inférieure gauche, à côté de cette rondelette femme métisse sanglée dans un manteau de nylon brunâtre et dont le regard et le comportement affirment qu’elle a atteint une dignité qui ne saurait être contestée, je regarde entrer dans le train cette petite vieille souriante au cheveux blanc-bleu dont on sent qu’elle porte en elle une indestructible gentillesse qu’elle voudrait pouvoir exprimer dans l’indifférence générale. Autant de spectacles qui se déroulent derrière l'écran, presque un théâtre d'ombres.

Caiscais… Joli petit port en effet, du moins si l’on considère que neuf sur dix des petits ports touristiques sont jolis : rues piétonnes encombrées de souvenirs plus inutiles et dérisoires les uns que les autres — ici ce sont des montagnes d’azulejos inévitablement bleus, bien sûr —, restaurants à rabateurs interchangeables mais plutôt discrets par rapport à l’Italie par exemple… Bref rien à en dire, la mer et le ciel se confondent dans une uniformité grise. Sachant par de multiples mauvaises expériences qu’il faut éviter de manger là où se précipitent les flots de touristes, je cherche un restaurant un peu perdu. Ce sera le Don José qui m’a réconcilié avec la cuisine portugaise, j’y ai mangé un excellent « arroz com polvo » (un riz aux poulpes) très parfumé au coriandre et judicieusement épicé. Je me suis promis d’essayer de refaire ça chez moi.