Je vais me promener Avenida de la Liberdade — inutile de traduire, n’est-ce pas ? — une grande, large, prétentieuse avenue, un peu comme nos Champs Élysées, mais en plus vert. Un peu plus de deux kilomètres aller-retour, la plus « chic » des avenues de Lisbonne, surtout le côté droit qui monte de la Baixa (Baixa, veut dire « bas », pas plus…) vers le parc Édouard VII, où se succèdent sans interruption les enseignes de luxe interchangeables. Bref, rien de stimulant sinon la marche elle-même.

Une jeune femme m’aborde, assez petite, mignonne, entre 35 et 45 ans. elle a l’air vraiment affolée, triture un plan de Lisbonne, me demande si je parle anglais. Oui, je parle anglais — un peu — et elle commence à me raconter une histoire complètement invraisemblable à laquelle elle semble croire : elle arrive d’Afrique du Sud pour un congrès où elle doit intervenir, sa valise a été envoyée par erreur je ne sais plus où, elle n’a ni argent ni carte bancaire, elle a dû laisser sa fille à son hôtel, il lui faut aller récupérer sa valise à l’aéroport et son hôtel ne veut pas lui avancer d’argent, elle ne connaît personne, elle me supplie. Un peu plus elle se mettrait à genoux. Comme j’ai déjà eu affaire à des arnaques de cette sorte, je n’en crois pas un mot, mais on discute. J’avance plusieurs arguments qu’elle réfute. Je sens qu’elle va pleurer. Elle est si bonne comédienne qu’elle m’amuse. Elle me jure si je lui avance l’argent pour l’aéroport qu’elle me le rendra ce soir, à huit heures, au Hard Rock café qui est en bas de l’avenue. Au bout d’un bon quart d’heure, je lui dis que je n’en crois pas un mot mais que, pour récompenser son talent, je vais lui payer ma place au théâtre. Je lui donne cinq euros. Elle n’insiste pas, s’en va.

Plus bas dans l’avenue, c’est un homme, très maigre, pâle, il ne semble pas bien dans sa peau. Lui aussi m’aborde en anglais : il est diabétique, il a absolument besoin de sa dose d’insuline mais… il n’a pas l’air d’y croire, joue mal la comédie. Je lui dis que je viens déjà de sauver une mère éplorée en haut de l’avenue. Il n’insiste pas, s’en va, cherche déjà une autre victime potentielle.

Plus bas encore, près de la Praça Restauradores, un autre garçon, assez jeune, assez beau gosse, plutôt sportif, m’aborde lui aussi en anglais et commence son baratin : j’arrive du Brésil, je devais aller chez un cousin, mais il n’est pas là, etc… Je l’interromps, assez de comédie pour aujourd’hui.

J’ai compris que cette avenue était celle du théâtre de rue et me promets d’y revenir, peut-être pour discuter avec la première arnaqueuse qui m’a bien amusé.

Moi qui fait tout mon possible pour ne pas apparaître comme un touriste, rien à faire, ces petits escrocs sont d’une habileté superbe capables de vous parler dans presque toutes les langues européennes, vous repérant au premier coup d’œil et passant de longues minutes à essayer d’extorquer quelques petits euros. Un vrai métier. Je me demande comment ça se fait qu’ils ne trouvent pas de travail dans le commerce.