Mon Journal de Lisbonne

04 avril 2014

Se perdre

Cette ville est un mystère, je m’y sens bien au-delà du raisonnable. Bien sûr, il y a des flots de touristes, comme dans toute ville intéressante. Mais, comme dans toute ville intéressante, ils se cantonnent à deux ou trois lieux : le quartier de Baixa qui descend vers le Tage, le Chiado avec le café où trône la statue si humaine de Fernando Pessoa, une ou deux rues de l’Alfama… Par bonheur, le touriste est une race craintive, plutôt mouton ou bœuf, que bouc ou taureau et tout ce qu’il ne connaît pas l’effraie. Il peut aller au bout du monde pourvu qu’il retrouve des autochtones qui parlent sa langue et des magasins dont il connaît l’enseigne. Pour le reste, il est facile de s’éloigner d’eux. D’autant que Lisbonne est un labyrinthe. Je crois que c’est la première ville où je me perds. On monte, on descend, on remonte, on redescend. Inutile de se fier au « sens de l’orientation » car les rues ne vont jamais où on croit qu’elles veulent aller. Ainsi, aujourd’hui, j’avais décidé de trouver une piscine qui, d’après Google Map, était à 15 minutes à pied de mon appartement. Au bout d’une heure et demie de marche, montant, descendant, montant, descendant, toujours pas de piscine or, ici, la piscine ne semble pas un lieu qui motive car aucun des lisboètes auxquels je posais la question ne connaissait même son existence. Chacun d’eux ne semble connaître vraiment que les grandes artères centrales où les quatre ou cinq rues qui délimitent son quartier. Quant aux plans, inutile de s’y fier, les rues sont si petites, si étroites, avec leurs tramways qui montent à la verticale, elles changent si souvent de nom de façon inattendue qu’il faudrait que la carte soit à l’échelle du territoire. J’ai quand même fini par trouver ma piscine. Grâce aux églises. Ce sont les seuls points de repères que dans les quartiers, certains diraient absurdes, d’autres poétiques, comme l’Alfama, la plupart des gens connaissent. Par chance, ma piscine est juste en face d’une église. Quand j’ai compris cela, j’ai demandé cette église, San Vicente ou, me semble-t-il, Pentãio (je ne sais pas encore pourquoi, mais mon portugais est toujours hésitant même si je crois progresser vite en m’efforçant de ne parler que cette langue) et il ne m’a plus fallu qu’une demie heure pour y arriver. Au retour, ayant compris, j’ai mis un peu plus d’un quart d’heure pour arriver à mon appartement. Mais, loin d’avoir été une corvée, cet égarement m’a mis encore plus sous le charme car je crois n’avoir jamais auparavant rien vu de pareil. Bien sûr il ne faut pas ménager ses jambes entres les escalinhas, les escadas et les costas, une journée de marche dans les vieux quartiers vaut bien une randonnée en haute montagne. Mais aussi, quels points de vue sur le Tage, que de merveilles impossibles à photographier dans leurs dimensions, leurs profondeurs et leurs changements incessants de nuances. Mais demain sera un autre jour, je retournerai à la piscine : je ne désespère pas de me perdre encore.

Posté par balpe à 10:02 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


05 avril 2014

Histoires d'eau

Piscine toujours, j’avais décidé d’y aller ce matin. Hier j’avais soigneusement noté sur un carnet le nom des neuf rues à suivre. Rien à faire, je me suis encore perdu un bon quart d’heure à l’aller… autant au retour. Mais cette errance ne m’ennuie pas, au contraire car elle a ses bons côtés : pour ne pas trop m’égarer j’ai eu ma première vraie discussion en portugais avec une portugaise qui, sans humour, m’a remis sur le droit chemin. D’ailleurs par une autre voie que celles que j’avais notées. En fait de Pentãio, ma compréhension de cette langue à la fois mâchée et nasale, me joue des tours, il s’agit d’une ancienne église transformée en panthéon national, le Panteão qui ressemble d’ailleurs un peu au nôtre, une ancienne église aussi.

Quant à la piscine, surprise. Je l’avais choisie sur le site municipal des onze piscines les présentant toutes comme de 25 mètres. Il y a bien 25 m en effet, mais avec un aller et retour. Ce qui fait que pour nager 2000 mètres, il faut compter 160 longueurs. Impossible. J’ai fait ça à l’horloge. Autre surprise, alors qu’en France lorsque les piscines sont occupées par les scolaires, les nageurs ne sont pas autorisés, ici non. Une ligne sur trois est réservée, c’est tout. On nage dans les cris permanents d’enfants à l’expressité bruyante ce qui n’a pas l’air de gêner du tout les maîtres-nageurs qui s’en occupent. Avec l’alternance des oreilles sous et sur l’eau, l’ensemble fait une curieuse musique qui donne un rythme à la nage. Ce qui est amusant aussi, c’est que les enfants ne nagent pas, ils jouent à des jeux sportifs dans l’eau, essentiellement une espèce de course ce qui fait que, sur une trentaine, il n’y en a toujours que deux dans l’eau les autres regardant avant de passer à leur tour. Ils ont envie de communiquer, me parlent lorsque je sors la tête de l’eau, me font des signes, sourient. Une atmosphère étrange.

Autre étonnement, un ami m’avait dit avoir été surpris qu’on lui offre de la drogue dans la rue. C’est vrai, rarement dans la journée, mais après dix neuf heures, dans le quartier de la Baixa, il y a plein de revendeurs qui m’abordent sans précautions excessives et me proposent du haschish, mais aussi, plus étonnant, de la cocaïne comme d’autres proposent des billets de loterie, des prospectus pour des restaurants et des boîtes de fado ou des lunettes. Ils ne se cachent pas du tout; il est vrai qu’à cette heure là, la police ne brille pas par sa présence.

C’est tout cela, tous ces détails sans grande importance qui font pour moi le charme du dépaysement. J’aime bien les « choses à voir » et autres « curiosités », mais pas plus que ça. Ce qui me plaît en fait — et ce n’est pas si facile à trouver, notamment dans les lieux touristiques — c’est d’être obligé de changer mes habitudes, de rebooter (comme disent les geeks) mes habitudes comportementales. Ça me donne l’impression de rajeunir : on efface tout et on recommence.

Au fait, j’ai oublié de vous dire, il pleut, beaucoup aujourd'hui, et c’est sans importance. Lisbonne est une ville bretonne.

Posté par balpe à 07:42 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

06 avril 2014

Arnaques

Je vais me promener Avenida de la Liberdade — inutile de traduire, n’est-ce pas ? — une grande, large, prétentieuse avenue, un peu comme nos Champs Élysées, mais en plus vert. Un peu plus de deux kilomètres aller-retour, la plus « chic » des avenues de Lisbonne, surtout le côté droit qui monte de la Baixa (Baixa, veut dire « bas », pas plus…) vers le parc Édouard VII, où se succèdent sans interruption les enseignes de luxe interchangeables. Bref, rien de stimulant sinon la marche elle-même.

Une jeune femme m’aborde, assez petite, mignonne, entre 35 et 45 ans. elle a l’air vraiment affolée, triture un plan de Lisbonne, me demande si je parle anglais. Oui, je parle anglais — un peu — et elle commence à me raconter une histoire complètement invraisemblable à laquelle elle semble croire : elle arrive d’Afrique du Sud pour un congrès où elle doit intervenir, sa valise a été envoyée par erreur je ne sais plus où, elle n’a ni argent ni carte bancaire, elle a dû laisser sa fille à son hôtel, il lui faut aller récupérer sa valise à l’aéroport et son hôtel ne veut pas lui avancer d’argent, elle ne connaît personne, elle me supplie. Un peu plus elle se mettrait à genoux. Comme j’ai déjà eu affaire à des arnaques de cette sorte, je n’en crois pas un mot, mais on discute. J’avance plusieurs arguments qu’elle réfute. Je sens qu’elle va pleurer. Elle est si bonne comédienne qu’elle m’amuse. Elle me jure si je lui avance l’argent pour l’aéroport qu’elle me le rendra ce soir, à huit heures, au Hard Rock café qui est en bas de l’avenue. Au bout d’un bon quart d’heure, je lui dis que je n’en crois pas un mot mais que, pour récompenser son talent, je vais lui payer ma place au théâtre. Je lui donne cinq euros. Elle n’insiste pas, s’en va.

Plus bas dans l’avenue, c’est un homme, très maigre, pâle, il ne semble pas bien dans sa peau. Lui aussi m’aborde en anglais : il est diabétique, il a absolument besoin de sa dose d’insuline mais… il n’a pas l’air d’y croire, joue mal la comédie. Je lui dis que je viens déjà de sauver une mère éplorée en haut de l’avenue. Il n’insiste pas, s’en va, cherche déjà une autre victime potentielle.

Plus bas encore, près de la Praça Restauradores, un autre garçon, assez jeune, assez beau gosse, plutôt sportif, m’aborde lui aussi en anglais et commence son baratin : j’arrive du Brésil, je devais aller chez un cousin, mais il n’est pas là, etc… Je l’interromps, assez de comédie pour aujourd’hui.

J’ai compris que cette avenue était celle du théâtre de rue et me promets d’y revenir, peut-être pour discuter avec la première arnaqueuse qui m’a bien amusé.

Moi qui fait tout mon possible pour ne pas apparaître comme un touriste, rien à faire, ces petits escrocs sont d’une habileté superbe capables de vous parler dans presque toutes les langues européennes, vous repérant au premier coup d’œil et passant de longues minutes à essayer d’extorquer quelques petits euros. Un vrai métier. Je me demande comment ça se fait qu’ils ne trouvent pas de travail dans le commerce.

Posté par balpe à 06:33 - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,

07 avril 2014

Caiscais

Hier, je voulais aller m'approvisionner sur un marché portugais, je vais donc à celui qui est présenté comme le plus ancien, le mercado de Ribeira, une architecture métallique assez classique sans intérêt majeur car on en trouve un peu partout de semblables en France. J’y achète des pommes de terre et de la morue à dessaler pour préparer, à ma façon, une « bacalhau com batatas ». Ceci dit, rien de spécial et en vingt minutes j’ai fait le tour. Je sors donc du marché et… me trouve juste en face de la gare qui par Belem et l’Estoril mène à Caiscais dont on m’avait dit que c’était un petit port charmant. Le temps est exécrable, un brouillard assez épais, il me semble que c’est le temps idéal car il n’y aura sûrement pas beaucoup de touristes. Comme depuis que je suis ici j'ai la grande liberté de fonctionner à l’impulsion irraisonnée. J’y vais : 40 minutes de train, 2 € 40. Il n’y a pas à hésiter.

Dans le train qui suit un trajet improbable entre aperçus sur le Tage, traversée de banlieux, sites de dépotoir, je déguste lentement le plaisir que j’ai, depuis la mort de Claudette, à me trouver en marge du monde comme si je vivais dans un territoire de zombies car je suis environné de conversations chuintantes dont je ne parviens à saisir, de ci de là, que quelques mots ou du moins que je crois être tels, que je ne peux évidemment pas insérer dans un contexte quelconque. Se forme ainsi un brouillard de langue qui me tient agréablement à distance sans m’exclure complètement. Je suis au milieu des gens, face à ce jeune banlieusard à la coupe semi punk qui n’arrête pas de sucer le piercing qui traverse sa lèvre inférieure gauche, à côté de cette rondelette femme métisse sanglée dans un manteau de nylon brunâtre et dont le regard et le comportement affirment qu’elle a atteint une dignité qui ne saurait être contestée, je regarde entrer dans le train cette petite vieille souriante au cheveux blanc-bleu dont on sent qu’elle porte en elle une indestructible gentillesse qu’elle voudrait pouvoir exprimer dans l’indifférence générale. Autant de spectacles qui se déroulent derrière l'écran, presque un théâtre d'ombres.

Caiscais… Joli petit port en effet, du moins si l’on considère que neuf sur dix des petits ports touristiques sont jolis : rues piétonnes encombrées de souvenirs plus inutiles et dérisoires les uns que les autres — ici ce sont des montagnes d’azulejos inévitablement bleus, bien sûr —, restaurants à rabateurs interchangeables mais plutôt discrets par rapport à l’Italie par exemple… Bref rien à en dire, la mer et le ciel se confondent dans une uniformité grise. Sachant par de multiples mauvaises expériences qu’il faut éviter de manger là où se précipitent les flots de touristes, je cherche un restaurant un peu perdu. Ce sera le Don José qui m’a réconcilié avec la cuisine portugaise, j’y ai mangé un excellent « arroz com polvo » (un riz aux poulpes) très parfumé au coriandre et judicieusement épicé. Je me suis promis d’essayer de refaire ça chez moi.

Posté par balpe à 07:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

08 avril 2014

des photographies sans personnages

Un ami me fait remarquer que les photos de mon album sont étrangement vides de personnages. Évidemment personne ne m’a jamais fait cette remarque pour mes photos de la Forêt de Fontainebleau, pourtant… Amour de la solitude… Peut-être mais ça ne suffit pas.

Il y a plusieurs raisons à cela, d’abord je fuis les lieux fréquentés et il est certain que dans les petites rues de l’Alfama, de la Moureira où sur les plages brumeuses de Caiscais il n’y a pas grand monde ; ensuite, détestant les queues et les attroupements, quand je vais, moi aussi, « faire du tourisme » c'est aux heures où il n’y a personne comme ce matin, à neuf heures à l’ouverture du Castelo San Joan, profitant ainsi, pour moi seul du soleil qui perce la pollution lisboète et des jardins où je peux rôder en écoutant le chant des oiseaux et les cris des paons ; enfin, et surtout, je crois que pour bien photographier les inconnus, il faut les regarder — peut-être même les aimer — je ne fais ni l’un ni l’autre : je ne les regarde pas parce que, comme je le disais un peu vite hier, je traverse leur monde comme s’ils étaient des zombies, des êtres mus par des désirs qui ne sont pas les miens : consommer de la « culture » le plus vite possible, le plus possible, se précipiter d’un point à l’autre sans pendre le temps de le perdre tout en le perdant ainsi irrémédiablement. Je les vois, bien sûr, je devrais dire que je les entraperçois, et je ne me cogne jamais à eux, je saisis leurs bribes de paroles dans à peu près toutes les langues du monde, mais je ne les écoute pas. Ils sont là, dans leur monde, moi dans le mien et par suite, lorsque je photographie des lieux « avec des gens » — j’en ai fait quelques unes pour cet ami qui verra ainsi que Lisbonne est plein de foules — je les trouve mauvaises et ne les conserve que très rarement. Les seules personnes que j’aimerais photographier — le mendiant et ses quatre petits chiens sur son vélo, celui, âgé, barbu, un peu tordu aussi qui chante une espèces de mélopée incompréhensible à la porte du Castelo, la mendiante qui de l’antre qu’elle s’est aménagée dans l’ouverture d’un commerce abandonné nourrit un troupeau de pigeons, le cireur de soulier qui a fait briller mes chaussures comme si elles étaient précieuses… — que j’aimerais photographier parce qu’ils me touchent et que je voudrais fixer ces moments, garder, dans l’image, mon impression de ces moments… ceux-là, je ne peux pas les photographier : il faudrait que je leur demande leur permission, car je n’ai pas envie de voler leur image à l’improviste, pire encore, il faudrait que "j'achète leur image", c’est-à-dire les inciter à poser. Ceux qui me connaissent savent combien je fais de photos de mon ombre, à pied ou à vélo, combien je fais aussi d’autoportraits où mon image se font, parfois jusqu’à être imperceptible, dans le décor. D’une certaine façon, c’est bien traduire le même sentiment car j’imagine que, si je vois les autres comme des zombies, eux ne peuvent me percevoir comme une ombre : nos mondes ne communiquent qu’à peine.

Une semaine déjà, il ne m’en reste plus que six. C’est si peu: je vais préparer mon bacalhau com batatas.

Posté par balpe à 07:33 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


09 avril 2014

Pourquoi Lisbonne

Je me suis demandé pourquoi Lisbonne, pourquoi cette ville-là, plutôt que n’importe quelle autre m’attire particulièrement ? Ne pouvant me contenter de la réponse facile « parce que c’est elle, parce que c’est moi… », marchant encore longuement dans ses rues aujourd’hui violemment ensoleillées (en deux jours nous sommes passés de la Bretagne à l’Égypte), je crois avoir trouvé une réponse.

En fait, si je regarde les villes où j’aurais aimé vivre, elles présentent toutes les mêmes caractéristiques : un relief affirmé, des quartiers très populaires dans d’anciennes rues tortueuses au cœur de la cité, une qualité particulière de lumière, de lumière et non de soleil. La lumière du sud Bretagne a ainsi pour moi un attrait indéniable. Une ouverture sur une mer, quelle qu’elle soit. De toutes les villes du monde que j’ai visitées et, plus ou moins habitées, il n’en reste que très peu : j’élimine d’emblée Alger, Oran et Tanger ayant beaucoup de mal à vivre là où une moitié de la population est considérée comme inférieure à l’autre ; Macao me séduisait un temps mais c’est quand même trop exotique et trop loin de mes univers, juste bon pour un parfum d’aventure et d’étrangeté ; Rio, trop compliqué, trop peuplé, trop stratifié, trop chrétien ; Barcelone m’a séduite un temps mais les catalans sont difficiles à vivre, persuadés qu’ils sont, pour bon nombre d’entre eux, d’être une race supérieure avec un certain mépris pour les espagnols qui, eux, m’attirent. Restent trois villes, dont deux d’entre elles où, avec Claudette, nous avons failli nous installer : Marseille et Sète. Sète est quand même trop petite avec son unique colline dont on fait le tour en moins d’une journée, Sète est une île isolée au centre d’un paysage infiniment plat et monotone ce qui décourage vite le marcheur que je suis. Et quant à choisir une petite île, ce serait plutôt pour moi celle de Sein où l’on est exclu par la dureté du paysage et réduit à soi-même. Marseille ? Oui, pourquoi pas Marseille si cette ville n’était pas aussi sale, aussi bruyante, aussi infatuée d’elle-même avec des habitants, qui de façon différente des catalans mais tout aussi efficace, rejettent tout ceux qui ne jouent pas avec les règles de leur clan.

Seule, Lisbonne, aujourd’hui, présente toutes les qualités que je recherche : un climat atlantique, variable, imprévisible, capricieux pouvant passer en peu de temps de la chaleur à la fraîcheur, une topographie improbable où les rues se montent les unes sur les autres dans un joyeux désordre, une taille intéressante qui permet de marcher des heures en découvrant sans cesse des surprises, des événements nouveaux, une lumière brillante même dans ses brumes de pollution, une langue proche de celles que je connais déjà et que je m’accapare vite, et une population ouverte, sans prétention, facile d’accès, en un mot accueillante.

J’y étais déjà venu plusieurs fois, je ne suis là que depuis dix jours, peut-être que je m’illusionne. Les semaines à venir confirmeront ou infirmeront mes premières impressions mais…

Posté par balpe à 07:36 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

10 avril 2014

églises et piscine

Piscine encore. Non ce n’est pas une obsession, mais un intéressant terrain d’observation des différences culturelles. Alors que le Portugal est très catholique, que pour les messes (j’ai vérifié) ses églises sont pleines, qu’il n’y a aucune église ouverte sans qu’il y ait au moins une bonne dizaine de personnes en prière et que, sans cesse, des croyants viennent allumer des bougies sous les reliques ou les statues des saints, alors que les reliquaires, si nombreux et si riches, sont séparés, saintes dans une armoire, saints dans une autre, on pourrait penser que l’espèce d’ordre moral qui s’est sournoisement installé chez nous soit ici encore plus fort. Et bien, pas du tout, je retrouve à la piscine les comportements de mon enfance. J’ai déjà signalé que la piscine restait ouverte aux adultes des deux sexes même quand il y avait des écoles, ce que je n’avais pas dit parce que je n’y avais pas prêté attention, c’est qu’il n’y a ici, pas de cabine pour se dévêtir, que les douches sont collectives et, s’il y en a bien une ou deux individuelles, leurs loquets sont cassés. Résultat qui chez nous ferait hurler les âmes bien pensantes, adultes et enfants se déshabillent ensemble avec un parfait naturel sans que cela pose le moindre problème, le nu ne choque personne et chez les garçons, du moins ceux de onze à treize ans que j’ai pu voir à la piscine, n’est qu’une autre façon d’être habillé. Filles et garçons sont quand même séparés mais ensemble lorsqu'ils sont dans l'eau.

L’ordre moral n’est donc pas qu’une affaire religieuse mais une affaire politique qui nous vient, sans conteste, de la très prude et très libérale Amérique qui entre l’exhibitionisme absolu des gay prides et la pudibonderie quotidienne s’arrange toujours pour que le naturel disparaisse.

Et puisque j’en suis à évoquer la religion, je ne peux pas ne pas parler des églises, nombreuses. Où que je sois, bien que viscéralement athée, j’ai une habitude, celle de visiter temples et églises parce qu’on y rencontre la vision du transcendant des peuples. Les églises de Lisbonne, du moins celles, nombreuses, qui sont ouvertes, n’ont pas la merveilleuse splendeur des églises romaines, elles sont à la fois plus pauvres et plus riches. Plus pauvres parce que leurs décors sont d’une qualité souvent médiocre, plus riches parce que leur conception du baroque repose sur l’accumulation. On dirait du Arman religieux. Contrairement au baroque italien qui est une esthétique de l’enveloppement, du mouvement, de la vague, l’esthétique des églises lisboètes est celle du toujours plus. Le moindre tableau, la moindre niche sont une accumulation d’angelots entourant le sujet principal quel qu’il soit. Celle que je préfère est Saint Roch (San Roque) rue de la miséricorde où cette conception est poussée à son maximum, notamment dans la crèche où des dizaines de personnages, particulièrement dans l’espace du ciel, s’entassent, dans un désordre total, autour du berceau familial du Christ. Une pièce superbe.

Mais il y en a tant dans cette église.

Posté par balpe à 07:31 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

11 avril 2014

circuler

À force de marcher des heures en tous sens, je commence à comprendre la topographie de cette ville. Bien sûr j’aurais pu prendre une carte où lire le Guide du Routard — ou un autre —, mais c’est ma façon de fonctionner, je n’aime pas qu’on me mâche le travail et veux toujours tout découvrir par moi-même. C’est une attitude assez prétentieuse, je le sais ; je passe à côté de choses intéressantes que je ne peux voir, je le sais mais… c’est ainsi et il n’y a aucune raison que je me gâche mon plaisir pour des raisons externes.

Bref… Cette ville est construite sur des collines. J’en ai parcouru cinq pour le moment et j’ignore combien il y en a réellement mais j’en ai parcouru cinq. Toutes, d’une façon ou d’une autre descendent vers la Baixa d’où, si de cette place, on se trompe d’une rue on se retrouve embarqué dans le labyrinthe de l’une ou l’autre des collines et il ne reste plus qu’à revenir en arrière pour retrouver son chemin. Mais c’est aussi ce qui permet de belles surprises car il y a partout des places plus ou moins grandes avec des bancs, des arbres et des buvettes où l’on peut se reposer. Un grand nombre de ces places sont également des miradors, des points de vue avec de beaux aperçus soit sur le Tage, soit sur la ville elle-même. Je vais d'ailleurs régulièrement sur l’une ou l’autre lire mon journal, buvant un café (entre 50 ecntimes et un euro suivant que le lieu est touristique ou non) en écoutant les chants des oiseaux, car beaucoup d'habitants en élèvent en cage à leurs fenêtres, et les cloches des nombreuses églises qui donnent l'heure. C’est vraiment une ville faite pour la flânerie et la promenade. Les quartiers populaires sont très dégradés mais la municipalité fait un effort considérable pour les rénover. L’inconvénient est qu’il y a des travaux partout.

Tout ça ne facilite pas, bien sûr, la circulation qui, mise à part vers les extérieurs  — où je ne suis pas encore vraiment allé — et deux ou trois grandes avenues est des plus problématique. Mais tout se passe avec bonne humeur, les automobilistes ont appris à attendre sans klaxonner et laissent toujours, avec un sourire, la priorité aux piétons. Une situation, courante ici, mais inimaginable dans une grande ville française est un camion, une voiture, pour une raison ou une autre, arrêtés sur la voie d’un de leurs fameux trams — qu’ils appellent ici des electrico — et bloquant complètement tout passage; le tram, et tout ce qui est derrière lui, attendant patiemment que le conducteur vienne déplacer son véhicule. Ça peut durer assez longtemps. Alors que j’étais moi-même dans le fameux 28 (fameux parce que c’est celui que recommande le Guide du Routard et qui, soi disant, est un nid de picpockets) nous avons attendus un bon quart d’heure que revienne le conducteur d’une camionnette pour débloquer le passage. Il est vrai que la plupart des rues de ces collines ne sont pas faites pour les voitures et qu’il n’est pas rare de voir des voitures en double file. Je n’ai encore jamais vu un policier intervenir pour mettre un procès-verbal ou faire dégager la voie. Fonctionne là une espèce d’autodiscipline et de tolérance mutuelle qui donnent bien l’ambiance.

Posté par balpe à 06:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

12 avril 2014

marcher

Cette ville est à ma mesure : elle est étendue, mais pas trop ; elle est difficile, mais pas trop. Je peux donc y marcher des heures et j’éprouve dans ces longues marches où je ne m’impose d’autre rythme que celui de mon bien-être physiques, des joies inépuisables. D’abord parce que, j’ai toujours aimé pratiquer la marche que ce soit en montagne, en forêt ou le long des côtes bretonnes, j’aime cet effort qu’elle demande, très différent de la course qui force la respiration, les muscles et met à mal mon dos, un effort mesuré sur la distance, l’impression qu’il n’y a aucune raison de s’arrêter et je comprends mieux ces carolingiens — sur lesquels par ailleurs je travaille (en ce moment le « pseudo Frédégaire », les curieux trouveront sur Internet — capables de parcourir à pied plus de cinquante kilomètres par jour, ce qui permettait de descendre du Nord au Sud de l’actuelle France en une vingtaine de journées. Plus je marche, plus je suis persuadé que notre corps est fait pour la marche. Il suffit d’avoir de bonnes chaussures, un petit sac à dos pour se vêtir ou se dévêtir en fonction des changements de température car en ce Lisbonne Atlantique, dès que tombe une chape humide, il fait tout de suite frais. Pour le reste, pas besoin de se charger davantage car il y a partout des petits bars, des petits restaurants qui permettent de ne rien décider à l’avance d’autant que les coûts sont, pour les français, assez faibles. Un café coûte entre cinquante centimes et un euro (le plus cher que j’ai bu à la terrasse ensoleillée de la très touristique place du Rossio était à deux euros mais, de l’autre côté de la place, à une autre terrasse beaucoup plus petite, soixante dix centimes), on mange correctement, pas toujours bien mais pas moins que dans les bistrots français, pour neuf ou dix euros, quinze si on prend du vin et un café.

Donc je marche et, marchant, je regarde m’amusant de quelques petits spectacles de rue comme celui que j’évoquais hier de la circulation bloquée et attendant patiemment que la voiture mal garée s’en aille, ou les créneaux faits par les voitures dans des rues à très forte pente. Je pense que la plupart d’entre nous emboutiraient les voitures proches, les lisboètes sont des spécialistes du démarrage en forte côte. Ou encore le conducteur d’électrico devant descendre de son tram pour retirer le chiffon qui s’est mis sur le fil électrique de conduite et a arrêté, brutalement, son véhicule. Ou encore les cyclistes qui empruntent les nombreux ascenseurs. Il est vrai que les côtes, quand elles ne sont pas de longs escaliers, sont redoutables et que je n’en ai vu aucun monter sur son vélo. Je me demande si je le ferais. Une fois ou deux peut-être, par défi, mais… d’autant que toutes ces rues en pente sont pavées des fameux petits pavés lisboètes, très irréguliers, qui se disjoignent souvent, formant vite des trous et qui, même à la marche sont difficiles. Je n’imagine pas beaucoup ici de talons hauts. Il faudra que je regarde.

Ce qui m’amuse aussi c’est que l’on me parle de plus en plus portugais — ai-je moins l’allure touriste — car les portugais ont l’échange facile, les femmes entre deux âges surtout, et que, la plupart du temps je ne comprends rien à ce qu’on me dit. Trois mots, un geste, des banalités, suffisent pour faire semblant. Je ne sais pas s’ils sont dupes.

Posté par balpe à 07:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

13 avril 2014

XFactory

Premier contact avec le milieu artistique portugais, hier, en fin d’après midi, j’ai été invité par Leonel Moura à une présentation de son travail dans son atelier. Celui-ci se situe à plus d’une heure de marche de l’appartement que j’habite, à l’ouest de Lisbonne, sur la route de Belem et de Caiscais, près du port. Cette longue marche m’a encore permis d’explorer d’autres quartiers de Lisbonne et de mieux comprendre la complexité sympathique de cette ville.

Son atelier est dans un ensemble d’entrepôts désaffectés qui devaient, à l’origine être portuaires puis, comme souvent quand personne ne sait qu’en faire, ont été occupés par des artristes. Ceux-ci ont donc fondé un lieu, qui, comme tant d’autres dans le monde, s’inspirant de Warhol a été baptisé Xfactory. Ce lieu, longue allée de petits ateliers de briques, a connu beaucoup de succès dans les dix dernières années, à tel point que, peu à peu, il est devenu trop cher pour des artistes. C’est maintenant un lieu branché avec, comme partout, des boutiques de fringues, gadgets plus ou moins électroniques et, surtout, restaurants, nombreux et divers. L’atelier de Leonal Moura est maintenant le seul qui demeure. Hier c’était donc une démonstration de son travail : Moura s’est spécialisé dans la création par robots interposés. Hier soir, trois petits robots autonomes, munis de crayons feutres et disposés sur une toile blanche créaient une œuvre en fonction de ce que jouait un xylophoniste. Bien. Je n’ai pas réussi à voir les relations précises entre la musique et les mouvements des robots. Disons que tout ça avait l’air un peu chaotique et aléatoire mais au bout d’une demi-heure, l’œuvre était signée, datée, et prête à la vente. Ce qui m’a amusé le plus, c’est pendant la demi-heure durant laquelle s’est déroulé le travail des robots, l’assistance était comme pétrifiée dans un silence et une attention quasi religieuse. J’ai déjà remarqué ça dans divers lieux de présentation artistique, quel que soit l’art concerné comme si la création artistique devait, de nos jours, remplacer la solennité de la messe alors que l’on pourrait, au contraire, imaginer qu’avec les diverses médiations technologiques, la création soit mise à une place plus modeste et que, du coup, il puisse y avoir des relations plus ludiques avec les créations, surtout lorsqu’elles sont ainsi distancées et directes. Il n’en est rien, je trouve au contraire que nos monstrations d’art sont de plus en plus sérieuses et ennuyeuses et j’en arrive à regretter les joyeux foutoirs des périodes lettristes, bruitistes, etc. où ce qui dominait c’était le jeu. Mais je vais encore passer pour ce que je suis, un vieux solitaire grognon, quelque chose entre l’ours et l’homme des cavernes.

Ceci dit Moura est très sympathique. On devrait se revoir.

Posté par balpe à 07:09 - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,